Araa: "Celui qui contrôle les femmes contrôle la société"

Araa: "Celui qui contrôle les femmes contrôle la société"

C'était en Syrie.« Ils sont arrivés au milieu de lui et ont emmené mon père en pyjama. Quand il est revenu quelques jours plus tard, son pied était blessé. Il n’a jamais voulu nous donner de détails sur ce qu’il a subi, mais nous avions compris. » Araa Al Jaramani, dont le prénom signifie « opinions », avait cinq ans quand son père fut arrêté par les services de renseignement d’Hafez el-Assad.

Dix ans plus tôt, en 1970, le dictateur syrien avait pris le contrôle du pays par un coup d’État. Un événement qui façonnera le cours de la vie d’Araa : elle est aujourd’hui réfugiée aux Pays-Bas suite à son opposition au régime.

Chercheuse spécialisée dans les mouvements féministes syriens, les livres l’ont toujours accompagnée. À la maison, la lecture était particulièrement encouragée : « La bibliothèque se trouvait dans la pièce principale du foyer. Je me souviens d’avoir lu Shakespeare à douze ans, puis Marx et Lénine, entre autres. Quand je ne comprenais pas un mot ou un concept, mon père était toujours là pour me guider. »

Majeure, c’est tout naturellement qu’Araa fait le choix d’études supérieures en littérature, un choix populaire parmi les étudiantes syriennes. Mais si les Syriennes sont presque aussi nombreuses à s’inscrire à l’université que les Syriens, leurs études sont souvent interrompues par un mariage, et les positions de pouvoir restent largement réservées aux hommes.

Interpellée par ces questions, la jeune femme, alors maman de trois enfants, entreprend un doctorat et démarre une recherche sur la littérature arabe féministe. Elle découvre un monde de résistance, souvent exilé mais fortement interconnecté via les réseaux sociaux. « Le féminisme syrien naît à peu près en même temps qu’en Occident, avec la création de plusieurs journaux de femmes à la fin du 19e siècle et l’obtention du droit de vote des femmes dans les années 50. Mais depuis la dictature, toute forme de mouvement citoyen est étouffée, en particulier ceux appelant à l’autonomie des femmes, car celui qui contrôle les femmes contrôle la société. »

Plus risqué pour les femmes

Le Printemps arabe et la guerre civile de 2011 changent la donne : « Les femmes redécouvrent l’espace public et prennent part aux revendications démocratiques autant que les hommes, alors même que les risques sont plus grands pour elles : le viol est une pratique courante dans les prisons syriennes. Nombreuses sont les femmes qui manifestent dans la rue, travaillent comme reporters de guerre, dénoncent les violations des droits humains ou s’occupent des blessés ; en particulier dans les zones libres, hors du contrôle des islamistes et du régime. »

Lorsque la guerre éclate en mars 2011, Araa travaille à la fois comme conférencière à l’université, journaliste freelance et scénariste pour la télévision. La série télévisée sur laquelle elle planche dénonce la corruption dans le milieu académique. Il n’en faut pas plus pour se retrouver dans la ligne de mire du régime, d’autant que la littéraire s’était exprimée contre la dictature, apportant son aide aux familles déplacées par la guerre et participant aux manifestations contre le gouvernement.

En juillet 2013, inquiétée par les autorités de son université puis interrogée par les services de renseignement, elle prend la décision de partir, en laissant dans un premier temps son mari (professeur de lettres à l’université) et ses enfants derrière elle, puisque ce sont ses activités qui les mettent en danger. Démarre alors un long parcours en camion à travers la Turquie et les Balkans, qui se terminera aux Pays-Bas.

Fin 2013, Araa Al Jaramani peut enfin faire venir son mari, son fils et ses deux filles par regroupement familial. C’est le début d’une nouvelle vie.

Aujourd’hui, la chercheuse partage son temps entre les Pays-Bas et Bruxelles, où elle a reçu une bourse post-doctorale pour continuer ses travaux à l’Institut de sociologie de l’ULB. Elle dirige en outre une association pour les femmes syriennes installées aux Pays-Bas (Syrische Vrouwen in Nederland, SVNL), qu’elle a créée en 2015 afin d’œuvrer à leur émancipation : le but est d’aider les migrantes à lire, à connaître leurs droits et devoirs, à parler le néerlandais et à se débrouiller dans l’espace public. Ce qui semble certain, c’est qu’Araa n’oublie pas la signification de son prénom.