Qui me harcèle? Le sexisme en rue

Qui me harcèle? Le sexisme en rue

Il y a un an à Cologne, lors du réveillon de fin d’année, l’Europe découvre des filles pelotées par des « étrangers ». Un mois plus tard, Theo Francken ordonne des cours de respect des femmes aux nouveaux arrivés sur le sol belge. Dans la ligne de mire implicite : les musulmans. Le respect de la femme en islam ferait mauvais genre. Mais qui harcèle vraiment ?

 Cologne, décembre 2015. Des centaines de femmes sont agressées dans l’espace public. Les auteurs des faits seraient des candidats à l’asile ou des réfugiés. Les regards se tournent vers les Syriens. Les musulmans sont conduits sur le banc des accusés et Theo Francken les renvoie sur le banc de l’école. En février 2016, le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration généralise les cours de respect de la femme pour les candidats réfugiés : « Nous allons copier le modèle norvégien et introduire ces cours dans les prochaines semaines dans tous nos centres d’accueil. » 1

Et il allait y avoir beaucoup de monde en classe ! En 2015, 35 000 candidats réfugiés ont été enregistrés en Belgique. Dont plus de 22 000 d’Irak, de Syrie et d’Afghanistan. En 2016, 18 710 demandeurs d’asile ont rejoint le plat pays, dont 6 500 venus d’Irak, Syrie et Afghanistan. Soit près de 30 000 personnes majoritairement de culture musulmane en deux ans, 30 000 personnes présupposées inadaptées aux valeurs occidentales. Avec ces arrivées, des accrocs allaient inévitablement survenir avec les « autochtones ». Et ce qui devait arriver… n’arriva pas. Les statistiques pour 2015 et le premier trimestre 2016 de la police fédérale belge sur les violences sexuelles sur la voie publique (ou dans les endroits accessibles au public) sont en baisse (comme pour la plupart des délits). Mieux, elles atteignent leur niveau le plus bas depuis 2007.

Comment expliquer que ces 30 000 personnes ne causent pas plus de grabuge ? Grâce aux cours de M. Francken sur le respect des femmes ? Pas vraiment. La porte-parole du secrétaire d’État explique à MICmag que « le projet est encore en cours de réalisation ». Elle renvoie pour la suite vers Fedasil, qui renvoie à son tour vers Theo Francken. Malgré la promesse de les mettre sur pied « dans les prochaines semaines », un an plus tard, rien n’a été mis en place. Ce cours semble plus facile à twitter qu’à organiser.

Une autre explication ? Retour aux événements de Cologne. Après avoir interrogé près de 300 personnes et visionné 590 heures de vidéo, la justice allemande révèle en février 2016 que plus de 60 % des agressions n’étaient pas à caractère sexuel mais bien des vols, et que sur 58 agresseurs, 55 n’étaient pas des réfugiés.

Mais alors, qui sont ces harceleurs ? À Cologne, pour la plupart des Algériens et Marocains installés en Allemagne de longue date. Ah ! Voilà le coupable pris
la main dans le sac.

Drague ou harcèlement ?

Le harcèlement naît d’une situation où le/la destinataire exprime un refus (quelle que soit la façon dont celui-ci est formulé) non reconnu par l’autre personne qui insiste. Il ne s’agit plus de séduction, où, dans ce cas, une personne en approche une autre en vue de la charmer et de la séduire si le/la destinataire est réceptif/ve et intéressé/e. La personne à l’origine du harcèlement impose à la victime un climat de peur et d’hostilité. Source : Julie Harlet,
 Fédération des Centres de planning familial des FPS, « Le harcèlement dans l’espace public, “Ceci n’est pas de la drague” », décembre 2014.

 
Place Testostérones

Déjà en 2012, Sofie Peeters sortait son documentaire Femme de la rue. C’est alors la déferlante d’indignation. On y voit la jeune femme copieusement insultée dans le coin d’Annessens, à Bruxelles. En version politiquement correcte, il s’agit d’un quartier « populaire ».
En version cash : un quartier avec une présence importante de personnes d’origine étrangère, en particulier du Maghreb.

« Par rapport au sexisme des ‘moins éduqués’, je dirais que c’est comme la fraude fiscale, compare Chris Paulis, qui enseigne l’anthropologie de la sexualité à l’ULg. Le harcèlement se décline sous différentes formes.
Le pauvre type va balancer quelques mots dans la rue tandis que le patron de la boite va mettre à profit son statut d’une autre manière. Cela relève de la même attitude. »

De fait, à la lecture de leurs analyses, aucun mouvement féministe n’accepte de réduire les faits de harcèlement à un type de public. Aucune des intervenantes n’excuse ces comportements indéfendables, mais elles les remettent en perspective. En 2012,
le film de Sofie Peeters précipite les travaux parlementaires sur le sexisme. Médias et politiques mettent la pression et la loi fédérale est votée en 2014. Résultat : elle ne met le focus que sur l’espace public… Or, à lire les chiffres de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes : 164 notifications (dossiers d’information ou de plainte) concernaient le milieu du travail, et 36 concernaient le « harcèlement sexuel » (pas forcément en rue). « On parle souvent du sexisme des quartiers populaires parce qu’il a un côté flagrant, explique Hafida Bachir, présidente de Vie Féminine, on y tient des propos intolérables, avec des attitudes déplacées. Mais un sexisme plus invisibilisé existe également dans d’autres milieux sociaux, dans d’autres quartiers et aussi dans les institutions, le dernier exemple de la pub du Forem le prouve. »

Et le Forem n’est pas le seul…

à être révélateur de ce « man’s, man’s, man’s world ». Sur deux mois de temps, les étudiants de la VUB organisaient la soirée visant à élire la « salope de l’année » (« Pretslet van het jaar »), 52 000 utilisateurs partageaient sur Facebook des photos de leurs conquêtes nues prises à leur insu, dans un groupe fermé appelé « Babylone 2.0 » et la revue Challenge publiait sa liste des cent patrons français les plus performants en termes de croissance, de rentabilité et de résultats boursiers. La classe. Parmi ces cent hommes, aucune femme.

Société patriarcale, harcèlement dans tous les secteurs et partout ? Tous dans le même sac et surtout ne désignons personne ? Hafida Bachir et Chris Paulis évoquent sans difficulté patriarcat et sexisme qui dominent l’institution islam (et toutes les religions en général). Noura Amer, directrice de la Maison des femmes à Molenbeek, refuse à la fois l’autocensure et le racisme. « Dans le climat de tensions actuelles, le féminisme est manipulé de deux manières. La première impose le silence et empêche de parler de l’islam et des femmes parce que cela ferait le jeu des racistes. La deuxième présente les musulmans comme des barbares, se pose en défenseur des femmes et banalise le racisme. Il faut arrêter de hiérarchiser les causes. (…)
Il ne faut pas de tabous. Des Wallonnes de villages sont tout aussi harcelées par de “bons Belges”. »

En Wallonie ? Direction Mons. C’est dans le Hainaut que les statistiques du« harcèlement » sont les plus élevées 2. Rencontre avec un groupe de jeunes femmes
(18-35 ans). Il y a de cela trois ans, elles lançaient un combat contre le harcèlement en rue. 

Elles sont huit autour d’une table mal éclairée. Anne, Judith 3, Delphine, Sarah, Joy, Madeleine, Laura, Clarisse. Dans le cadre d’un événement public en 2015, elles ont occupé l’espace public en diffusant des affiches avec différents messages, et en réalisant une action « statues humaines » dans la rue piétonne de Mons. Les passantes recevaient des tracts de sensibilisation et pouvaient mettre dans un bocal un jeton si elles aussi avaient subi du sexisme en rue. Sur 83 femmes, plus de 70 ont mis les jetons. De quoi les avoir…

Ce mardi, elles terminent leur réunion et engagent une discussion sur le harcèlement de rue à Mons. Les propos seront entrecoupés d’éclairages d’Hafida Bachir, Noura Amer et Chris Paulis 4.

Laura : Rue X 5, il y a toujours beaucoup d’hommes présents devant les magasins.

Judith : On a l’impression de passer dans un portique, avec des mecs de part et d’autre. Cela va des petites réflexions comme « hey Madame » aux jugements
sur le physique voire aux insultes.

Laura : Moi à la gare je ne suis pas à l’aise.

Pour Hafida Bachir, ce malaise est révélateur d’une confiscation de l’espace public. « L’omniprésence des hommes, entre eux, dans les espaces publics est problématique, explique Chris Paulis. Toute accumulation et tout rassemblement de testostérone provoquent rapidement les mêmes types de réaction : chez les hommes ensemble, cela tourne vite autour du sexe et des femmes, surtout lorsqu’il y en a une qui passe sous leurs yeux. C’est vrai pour tous les milieux. Mettez une femme dans la ligne de mire de 15 supporters de football, vous obtiendrez le même résultat. »

Delphine : Ce n’est pas toujours dans les quartiers les plus glauques qu’on se fait embêter. Et ce n’est pas que la nuit. En pleine journée, nous étions trois à aller boire un verre. Une voiture arrive rue de X, elle passe une première fois et des types nous insultent. Elle repasse une deuxième fois. Et elle s’arrête. On était paniquées. Laura les a interpellés. « Qu’est-ce qui se passe là ?! » Ils sont partis.

Laura : Bon, on aurait mis une mini-jupe, mais là, on était en jeans.

Delphine : Même pas en jupe

Anne : Mais même si cela avait été le cas, rien ne justifie l’insulte. C’est ça qui est fou. C’est qu’on en vient à avoir un sentiment de culpabilité. À se demander ce qu’on a fait sans questionner le comportement du type.

Sarah : J’ai parfois l’impression que ce type de comportement arrive même de plus en plus jeune. Deux jeunes de 15 ans ont failli me mettre la main aux fesses dans un magasin de vêtements. (…) Quelle image ont-ils de la femme pour se sentir légitimes à faire cela dans un lieu public ?

Clarisse : Par exemple, il y a les paroles  de certains raps. Y’en a un, Lorenzo, je suis affolée. C’est la femme comme un objet.

Delphine : Quand on voit les clips vidéos, on les voit soumises aux hommes, c’est incroyable l’image qu’elles renvoient.

Selon Chris Paulis, « avec l’hypersexualisation de la société, le sexe opposé n’est plus vu qu’en tant que sexe, l’amitié mixte n’est plus envisageable. Le coup de fil, le ciné, les moments partagés deviennent suspects. Cette hypersexualisation fait croire que les filles sont avant tout des objets de convoitise, de petits éléments frivoles et superficiels. Le discours des censeurs s’appuie aussi sur ces images. Les filles qui s’habillent comme les affiches suggestives seraient de la même trempe. Et le comportement qui se développe vis-à-vis de toutes ces filles devient un vrai sexisme. Les parents eux sont impuissants. Ils ont été élevés de la même manière et sont la plupart horrifiés de voir ce retour en force du machisme qui se veut dominant. Le mouvement est tel que chaque discours appelle une action supplémentaire vers les filles. Du regard à la violence. »

Sarah : À l’époque du mini-bus autour de Mons, un homme de 70 ans me regarde et sourit. Puis me dit : « Dommage que j’aie 50 ans de plus que toi parce que je me serais bien fait un petit casse-croûte ! »
En pleine journée !

Anne : Dans les transports en commun, c’est fréquent. Le mec qui te colle… Ou dans les cafés en soirée.

Sarah : Le type qui danse à cinq centimètres derrière toi.

Joy : Et là, il t’attrappe les jambres et tu sais pas pourquoi

Anne :  Si tu as le malheur de lui signaler, il te dit : « C’est bon, de toute façon, c’est pas toi que je visais. Ah ben en tout cas c’est moi que tu touches là.

Joy : Et il y a aussi certaines femmes qui mettent la pression. Qui te jugent en jupe. (…)

Pour Noura Amer, « le féminisme est délaissé comme d’autres combats collectifs. C’est une grande différence avec le monde arabe. Comme les femmes sont en plein combat, le débat public est très vivant, pas perçu comme ringard, comme acquis ou évident. Peut-être qu’avec Trump, il va y avoir un réveil collectif ! » 

Anne : C’est parfois grave, parfois léger, mais ce qui est usant dans le harcèlement, c’est la répétition de ces situations aussi.

Pour Hafida Bachir, « dans le quotidien des femmes, il y a tous les jours du sexisme qui parfois ne porte pas son nom, par exemple des tâches attribuées aux femmes à l’intérieur de l’entreprise, on leur demande de s’habiller de telle manière. C’est soft, entre gens soi-disant civilisés. On est dans une société patriarcale qui produit des inégalités avec des conséquences sur la manière de concevoir
la place des femmes dans la société. »

Delphine : Avec le climat actuel, on a peur aussi de ce qu’on ne connait pas. Cela alimente les idées reçues. L’impression d’insécurité…

Laura : Des cours de civisme pour les étrangers. Et y’aurait pas de problèmes chez les autres alors ?!?

Pour Noura Amer, « parler de cours de civisme quand vous venez de risquer votre vie à traverser la mer ? Qui est le moins civique dans cette histoire ? Et pourquoi ne pas rebaptiser ces “cours de civisme” en “accueil” ? Les gens humiliés n’ont pas envie de s’ouvrir. On encourage la crispation identitaire des deux côtés. Et je comprends ces crispations. Quand on appartient à une communauté minoritaire, c’est un réflexe de protection que de défendre sa communauté. Il faut un peu détendre l’atmosphère et oser un débat sincère et respectueux. »

Joy : (…) Et certains mecs ne comprennent pas en tout cas nos réalités. Quand on a fait l’action fleur dans l’espace public, un type est venu me demander ce que nous faisions. Je lui ai expliqué que nous n’étions pas à l’aise dans l’espace public. Il m’a répondu que lui aussi, il n’aimait pas laisser sa voiture dans ce quartier. Il avait peur qu’on la lui abime…

Là, no comment…

 

Notes:

1. « Theo Francken va introduire des cours de respect des femmes pour les migrants », Belga sur le site de La Libre Belgique, jeudi 7 janvier 2016.
2. Selon Sudinfo, « 21 716 faits de harcèlement en 2015, mais c’est en Hainaut où l’on enregistre le plus de cas », Vendredi 16 décembre 2016.
3. Judith, parce qu’elle travaille dans certains des quartiers cités, préfère prendre un nom d’emprunt.
4. Les trois expertes n’ont pas lu les échanges du groupe de Mons. Leurs propos sont issus d’interviews.
5. Les intervenantes n’ont pas souhaité stigmatiser des rues en particulier.

 

Commentaires   

0 #1 Rodolphe 05-03-2017 20:37
Voilà une lecture différente des choses.
Merci.
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