"Servantes d'aujourd'hui": sans papiers mais avec torchons

"Servantes d'aujourd'hui": sans papiers mais avec torchons

Domestique, un métier d’autrefois ? Pas vraiment, de nombreuses femmes étrangères travaillent aujourd’hui à temps plein au service de familles en Belgique, pour préparer le petit déjeuner, nettoyer la maison, s’occuper des enfants le soir. Et si elles sont clandestines, la vie est encore plus laborieuse.

Lorsque Mary 1 a débarqué à l’aéroport de Zaventem, un beau jour de 2010, elle n’imaginait pas qu’elle se retrouverait bientôt sans papiers pour de longues années. La jeune femme, d’origine philippine, avait quitté son pays six ans plus tôt déjà, poussée dans le dos par sa famille. Son salaire devait payer la scolarité de ses deux sœurs.

Après avoir travaillé légalement comme employée de maison à Singapour, en Norvège et au Danemark, elle a poursuivi sa carrière de fille au pair en Belgique. « Mais la famille a divorcé subitement, et ils ne voulaient plus de moi », explique-t-elle, dans le petit appartement qu’elle partage à Bruxelles avec une compatriote. Sans famille d’accueil, plus de papiers. « Je ne voulais pas rester en situation irrégulière. Mais mes amies m’ont convaincue de tenter le coup ici malgré tout. »

À l’époque, il lui était encore permis d’espérer. Un an plus tôt, la Belgique avait mis en œuvre une grande opération de régularisation. Avec un contrat de travail et la preuve de cinq années de séjour, entre 40 000 et 50 000 en ont profité pour sortir de la clandestinité. Parmi les femmes régularisées, beaucoup sont allées grossir les rangs des titres-services. Les agences de nettoyage se sont ruées sur cette main-d’œuvre providentielle.

Mais pour Mary, pas question de bénéficier du régime des titres-services. Sans permis de séjour et sans contrat de travail, elle accepte de travailler en noir, au service d’une famille fortunée. Son cas est loin d’être unique. Les titres-services étant limités à 22 heures par semaine, certains ménages aisés recrutent des jeunes femmes en séjour irrégulier pour profiter d’une employée à domicile à temps plein. D’origine philippine, comme Mary, ou latino-américaine, ces femmes travaillent comme domestiques, cinq ou six jours sur sept, logeant sur place pour préparer le petit-déjeuner le matin et coucher les enfants le soir.

Madame était perfectionniste

« C’était très difficile avec cette famille », se souvient Mary. « Les enfants étaient gentils, mais la madame était très perfectionniste. » La « madame » est une riche héritière d’une grande marque française, ayant opté pour l’exil fiscal en Belgique. « Elle était habituée à avoir des servantes. Ils en ont toujours eu dans la famille. Elle me demandait de tout faire, elle était toujours sur mon dos. »

Environ 100 000 sans-papiers

Il est difficile d’estimer précisément le nombre de personnes qui sont dans cette situation. Selon une estimation très approximative, la Belgique compterait entre 100 000 et 150 000 sans-papiers, dont la moitié de femmes. La Belgique a procédé à trois campagnes de régularisation au cours de son histoire, en 1974, en 2000 et en 2009. La loi prévoit aussi la possibilité de régularisation individuelle, en raison de circonstances exceptionnelles. Mais l’Office des étrangers se montre de plus en plus strict.

Déprimée, Mary aspire à revoir sa famille. Avant, elle rentrait chaque été aux Philippines pour se ressourcer. Mais aujourd’hui clandestine, elle ne peut plus voyager. « J’ai demandé à mes employeurs s’ils pouvaient m’aider. Ils m’ont mis en contact avec leur avocat, qui m’a dit que c’était compliqué. S’ils m’engageaient, cela risquait de doubler les impôts qu’ils devraient payer. Et aussi, ils avaient peur que le gouvernement découvre la situation. »

Le travail domestique a toujours frisé avec l’informel en Belgique. Contrairement aux autres pays européens, celle-ci n’a pas légiféré sur la question avant les années 60. Et ce n’est qu’en 2004 qu’est créée une commission paritaire du secteur, suite à la pression des syndicats. Environ un millier de personnes y sont enregistrées. Ce statut spécial d’employée domestique ne reste que peu choisi par les ménages employeurs, car il est jugé trop cher en raison de charges sociales à payer, même si la loi prévoit des déductions fiscales généreuses.

@Faye Pynaert

Les Belges jettent l’éponge

Ce qui a révolutionné le nettoyage à domicile, au début des années 2000, c’est l’apparition des titres-services, qui ont rencontré un succès foudroyant. Le secteur emploie de nombreuses migrantes régularisées en 2009, mais aussi des femmes des pays d’Europe de l’Est, désormais libres de travailler en Belgique.

Qu’il soit déclaré ou non, hier comme aujourd’hui, le travail domestique en Belgique a toujours été largement pourvu par les migrantes. Au 19e siècle, elles venaient surtout des pays limitrophes. Aujourd’hui, elles viennent du bout du monde. Les Belges rechignent de plus en plus à faire le sale boulot. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le secteur des titres-services compte à peine 1 % de travailleurs belges d’origine en Région bruxelloise ! Le chiffre passe à environ 20 % si on inclut les Belges ayant obtenu récemment la nationalité. En Wallonie, c’est un peu différent : le secteur compte environ une moitié de Belges d’origine, mais cette proportion tend à diminuer.

« J’engage peu de Belges, tout simplement parce qu’il n’y en a pas qui postulent », affirme Céline Laurent, qui gère une agence de titres-services de la capitale. Mais toutes ses employées doivent impérativement posséder un titre de séjour. Celles qui n’ont pas de papiers, comme Mary, n’ont tout simplement « aucun accès au système ». Dès lors, pour ces femmes, travailler au noir au service d’une famille est l’une des rares options.

Vols de salaire

En théorie, le séjour illégal ne prive pas les travailleurs de droits sociaux. Comme n’importe qui, les sans-papiers sont protégés légalement contre les abus des employeurs. Dans les faits, toutefois, peu osent déposer plainte. Et les employeurs le savent. L’OR.C.A, une organisation d’aide aux travailleurs clandestins, a enregistré l’an dernier 136 390 euros de « vol de salaire » dans 26 dossiers. « Et ce n’est qu’une toute petite partie des vols de salaire », précise l’organisation.
Les travailleuses sont peu conscientes de leurs droits. Isolées, chacune dans leur maison, elles ne sont pas portées sur les revendications collectives.

Au sein même des syndicats, la question des sans-papiers est sensible, car ceux-ci sont souvent jugés responsables de la concurrence déloyale avec les travailleurs déclarés. « Nous essayons de sensibiliser en interne pour montrer que défendre les sans-papiers, c’est aussi   se battre pour nos propres droits, en diminuant la concurrence entre les travailleurs », explique Joseph Burnotte (FGTB). La CSC permet quant à elle aux travailleurs sans-papiers de s’affilier. « Nous avons 400 personnes qui paient une cotisation de 4 euros par mois. C’est une façon de les légitimer aux yeux des autres travailleurs. », explique Eva Jimenez, du syndicat chrétien.

Stratégie de sortie

Mais pour améliorer leurs conditions de vie, les femmes domestiques comptent avant tout sur elles-mêmes. Mary a fini par trouver un emploi dans une autre famille, moins stressante. Dans ce ménage particulièrement aisé, elle doit seulement s’occuper des trois enfants, pour un salaire de 1 450 euros par mois. Elle ne loge plus sur place, et loue un petit appartement avec une compatriote et son fils. Un gain d’indépendance, mais aussi un loyer qui ponctionne son salaire et qu’elle s’inquiète de ne pouvoir envoyer à sa famille. Elle a aussi déboursé 900 euros pour se payer un avocat. Mais ses deux demandes de régularisation ont échoué. Le climat politique ne lui permet pas d’espérer mieux. Le gouvernement fédéral a exclu toute nouvelle régularisation collective, et fait de la lutte contre la clandestinité une priorité. Ainsi, par exemple, un projet de loi vise à permettre aux policiers de pénétrer sans mandat au domicile des sans-papiers pour les arrêter. « Je ne suis pas en paix », dit Mary. « J’envisage de rentrer aux Philippines. Cela fait sept ans maintenant que je n’ai plus vu ma famille. Si on ne veut pas de moi ici, je préfère  partir. » 

"J’ai dû laisser mon enfant au Mexique"

Au Mexique déjà, Mariluz travaillait comme employée de maison pour des familles fortunées. « C’était terrible. Je n’avais pas les clés de la maison, je ne pouvais pas sortir sans permission. Ils m’exploitaient. » Quand un couple de diplomates étatsuniens lui propose de les suivre à travers le monde pour s’occuper des enfants, elle accepte et laisse au pays son propre fils, âgé de 7 ans. « Ça a été une situation compliquée. Je suis mère célibataire, et c’était difficile de le sortir du pays. Mon fils est resté avec mes parents. » Avec ses nouveaux patrons, Mariluz cuisine, nettoie et s’occupe des enfants, un peu comme s’ils étaient les siens. « Cela me plaisait mieux quand ils étaient petits. » Dix ans se sont écoulés. Son fils à elle est presque un adulte. Elle lui parle le soir sur WhatsApp, et passe un mois d’été au pays. Mariluz ne se plaint pas. « Le contrat est très bon. Je m’entends bien avec eux, je mange avec eux. Ils m’emmènent même au restaurant avec eux. ». Par comparaison avec le Mexique, les conditions sont moins mauvaises. « Je suis libre de sortir. Ils ne me contrôlent pas. Je peux aller chez le médecin si je veux », répète-t-elle. Bientôt, elle devra trouver un nouveau travail, se faire recommander dans une autre famille peut-être. « Je prends ce qui vient, je n’ai pas peur. La vie est ainsi. »

Employée diplomatique, un statut précaire

En Argentine, la crise financière a laissé beaucoup de monde sur le carreau. Teresa a perdu subitement son travail d’employée administrative dans un centre médical. Sans autre perspective d’embauche, à 50 ans, elle saisit une proposition tombée du ciel : un contrat d’employée de maison à Bruxelles auprès d’une famille de diplomates européens. « Ils m’ont contactée au téléphone, via une amie », explique-t-elle.En Belgique, Teresa dispose de la carte S, délivrée aux employés de maison du personnel diplomatique. S’il donne accès à la sécurité sociale, ce titre de séjour est précaire : il ne permet ni le regroupement familial, ni un droit de résidence durable en fin de contrat.Teresa loge dans une chambre de la maison familiale et partage sa salle de bains avec les enfants. Elle se lève tous les jours de la semaine à 6 h 30 pour préparer leur petit-déjeuner, et les amener à l’école. En journée, elle nettoie et repasse. Le soir, elle cuisine et mange avec la famille. « Pour les parents, tout est travail. Même à table, ils sont toujours sur leur téléphone. » Elle s’occupe ensuite de mettre les enfants en pyjama et veille au brossage de dents. La journée se termine à 20 h 30. « J’aimerais suivre une formation, mais en journée, c’est difficile, et le soir aussi, avec ces horaires. » Teresa travaille aussi le samedi matin. « Ce n’était pas prévu au départ. Ils m’avaient promis une augmentation de salaire en contrepartie, mais finalement, ils ne me l’ont pas donnée. » Elle s’inquiète pour ses vieux jours. « Ils ne paient pas de cotisation pour ma pension. » Sa seule couverture est une assurance de santé privée, à laquelle elle a dû souscrire après avoir été éjectée par la mutuelle.

"Eux pouvaient tomber malades, mais pas moi"

Arrivée du Paraguay en 2007, à l’âge de 19 ans, Alessa rêvait de trouver un bon travail en Europe. Mais sans titre de séjour, en pleine crise économique, les premières années en Espagne sont difficiles. « Au début, je travaillais pour 550 euros par mois, du lundi au samedi », comme domestique. Après trois ans, elle obtient la nationalité espagnole et la liberté de circulation en Europe. Une agence d’intérim lui trouve un travail de nounou dans une famille en Belgique. « Ils t’envoient comme étudiante », explique-t-elle. « Comme la sécurité sociale en Belgique est très chère, ils me payaient 1 200 euros au noir. Je ne devais pas seulement m’occuper des enfants, mais de toute la maison. Je devais être à leur disposition tout le temps, surtout qu’ils voyageaient beaucoup. » Un jour, elle tombe dans les escaliers et se foule le pied. Le médecin lui ordonne dix jours d’immobilité. « Mais ils ne supportaient pas que je sois dans la maison sans travailler. Eux pouvaient tomber malades, mais pas moi. » Son licenciement est une aubaine : elle rejoint une agence de titres-services, où les conditions de travail s’améliorent. « Avec 1 400 euros nets par mois, pour 32 heures de travail, je peux vivre normalement. » La jeune femme à l’humour communicatif pense reprendre des cours de secrétariat, hésite à repartir en Espagne. « Ou peut-être, si j’apprends le français, je pourrai travailler comme secrétaire en Belgique. »

1. Tous les noms de travailleuses ont été modifiés.

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