L'infodessinée: "Les métis des colonies"

L'infodessinée: "Les métis des colonies"

De nos jours, (presque) personne ne se pose de questions sur la place des métis dans notre société multiculturelle et diversifiée. Une banalité qui ne l’a pas toujours été...

En effet, du temps des colonies belges au Congo et au Ruanda-Urundi, les métis, nés d’un concubinage entre un colon blanc et une femme « indigène » (souvent très jeune), étaient considérés comme les « enfants du péché ». A l’époque, on les appelait mulâtres, un mot péjoratif qui désignait ni plus ni moins la version humaine du bâtard du cheval et de l’ânesse.

Au Congrès International pour l’Etude des Problèmes Résultant du Mélange des Races, organisé en 1935 à Bruxelles sous le haut patronage du Premier ministre et du ministre des Colonies, des experts de tout acabit et des sénateurs furent unanimes pour décourager et même empêcher le métissage. Lors du discours d’ouverture, le parlementaire Paul Crokaert donna le ton sans la moindre ambiguïté : « Quel est le destin de notre orgueilleuse race blanche, de sa millénaire métaphysique et de notre vieille culture d’Occident ? Comment maintenir sa longue suprématie ? Sur quoi doit se baser le magistère qu’elle prétend exercer sur les races de couleur ? »

« Retour au chaos primitif » !

Dans l’esprit de l’époque, les enfants métis méritaient d’être « sauvés » puisque du « sang blanc » coulait dans leurs veines. Les abandonner à leur mère africaine aurait été contraire à la mission civilisatrice portée par le pouvoir colonial belge et l’Eglise catholique. C’est ainsi que ces deux institutions se sont entendues pour « sauver » ces enfants qui incarnaient un « retour au chaos primitif »… en appliquant une politique de ségrégation touchant au moins 12 000 enfants métis.

À partir de deux ans, les métis qui n’avaient pas suivi leurs pères repartis en Belgique, étaient emmenés, parfois par la force publique, dans des internats catholiques. Il s’agissait d’une mesure structurée et bel et bien ségrégationniste en ce sens que les enfants grandissaient à part : les métis avec les métis. Ils y recevaient un enseignement meilleur que celui des Noirs, mais inférieur au niveau d’études des Blancs. Pour garantir une rupture définitive avec leur famille, les sœurs blanches ont fait croire à la plupart d’entre eux qu’ils étaient orphelins.

De 1959 à 1962, l’Eglise et l’Etat ont organisé le transfert précipité d’une centaine de ces métis vers la Belgique, pour qu’ils échappent aux violences qui éclataient à travers le pays. Une intention à première vue louable mais dont les enfants ont payé le prix fort. Certains ont été adoptés par des Belges, d’autres ont vécu en orphelinat, et rares sont ceux qui ont pu garder des contacts avec leur mère. Au contraire, tout a été pensé pour brouiller les pistes qui auraient pu aider les jeunes à remonter jusqu’à leurs racines. Ainsi, les frères et sœurs étaient le plus souvent séparés dès leur arrivée et recevaient des noms (et parfois même des prénoms) différents, selon leur famille d’adoption. Une méthode efficace et tragique pour effacer leurs liens.

Aux yeux de l’Association des métis de Belgique (AMB), « cette évacuation qui s’apparente à un rapt d’enfants métis permet aux autorités et aux œuvres belges de nous qualifier abusivement ou injustement d’orphelins ».

Briser la loi du silence

L’asbl AMB joue un rôle important en Belgique. D’abord parce qu’elle permet aux métis devenus adultes de se sentir moins seuls dans leurs questionnements identitaires. Comment savoir qui on est lorsqu’on ne sait pas d’où on vient ? Comment trouver les pièces manquantes liées à son histoire ? Ensuite parce qu’à force de sensibiliser le monde politique, religieux et la société en général sur cette page sombre de l’histoire de la Belgique, elle est parvenue à porter le débat au Parlement bruxellois puis au Parlement fédéral1 «sans esprit de revanche mais avec ténacité, car nous sentions que la Belgique était prête à découvrir cette histoire taboue », explique François Milliex, son président.

En octobre 2016, l’AMB est ainsi entendue au Parlement francophone bruxellois. « Les députés étaient abasourdis par nos témoignages. Quatre mois plus tard, ce qui est rapide, ils ont reconnu la ségrégation ciblée à l’unanimité moins 2 abstentions », poursuit François Milliex.

Puis, le 25 avril 2017, à la tribune du Sénat, l’Eglise, en la personne de Monseigneur Bonny, évêque d’Anvers, a reconnu la souffrance que les métis issus de la colonisation ont vécue et a présenté ses excuses pour la part prise par l’Eglise catholique dans ce fait. Au même Sénat, l’AMB a persuadé les sénateurs de déposer une « résolution concernant la ségrégation ciblée à l’encontre des métis issus de la colonisation belge et ses conséquences dramatiques en ce compris les enlèvements forcés ». Cette résolution a été votée le 7 juillet dernier. L’AMB a aussi demandé des réparations. « L’enjeu n’est pas l’argent mais des facilités administratives et l’accès à nos archives qui nous permettront d’avancer dans la recherche de nos racines », précise François Milliex.

Extraits de la proposition de résolution du Sénat relative à la ségrégation subie par les métis issus de la colonisation belge en Afrique (juin 2017)

(…) Le Sénat reconnaît la ségrégation ciblée dont les métis ont été victimes sous l’administration coloniale belge du Congo et du Ruanda-Urundi jusqu’en 1962 et suite à la décolonisation, ainsi que la politique d’enlèvements forcés y afférente ;

Il demande au gouvernement fédéral d’intervenir afin que :

  1. les métis belges issus de la colonisation reçoivent toute la collaboration possible des ambassades et postes diplomatiques belges présents sur place afin de pouvoir identifier leurs parents biologiques ;
  2. un mécanisme soit mis en place pour faciliter la consultation des archives coloniales en Belgique par les métis issus de la colonisation belge et leurs descendants, habitant la Belgique, le Congo, le Rwanda, le Burundi et d’autres pays ;
  3. les archives des congrégations religieuses ou autres associations présentes au Vatican soient rendues accessibles afin de permettre aux enfants métis d’avoir accès
    à leurs dossiers personnels ;
  4. le CEGESOMA puisse mener une recherche historique circonstanciée sur le rôle des autorités civiles et des autorités ecclésiastiques dans la façon dont les métis ont été traités à l’époque coloniale au Congo belge et au Ruanda-Urundi. Le résultat sera présenté aux parlements ;
  5. une étude générale soit réalisée par le CEGESOMA en vue de l’ouverture des archives afin de permettre la consultation de dossiers personnels et une recherche
    générale ;
  6. soit répertorié l ’ensemble des dossiers personnels et que soient effectuées des corrélations entre eux, notamment suite aux changements de noms ou à la mauvaise
    orthographe de ceux-ci ;
  7. les directions et personnels qualifiés des organisations, des œuvres d’adoption, des centres de documentation et d’archives, des communes et d’autres ASBL belges – qui possèdent des archives sur les enfants métis issus de la colonisation belge et déplacés en Belgique durant la période 1959 à 1962 – soient incités à fournir à ces derniers toutes informations relatives à leurs dossiers personnels ;
  8. soit examiné de quelle manière réparer, d’une part, les injustices passées faites aux mères africaines auxquelles les enfants ont été enlevés et, d’autre part,
    les préjudices occasionnés aux métis issus de la colonisation belge ;
  9. soit érigée une stèle commémorative rappelant la manière déplorable dont les enfants métis ont été traités par les autorités civiles et ecclésiastiques coloniales ainsi que le déplacement dramatique vers la Belgique des enfants métis issus de la colonisation belge en Afrique ;
  10. soit prononcée, sur la base de la présente résolution, une «Déclaration solennelle et mémorielle » au nom de la Belgique;

(...)

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