De Bouge à Ouagadougou: les irréductibles petits producteurs laitiers

De Bouge à Ouagadougou: les irréductibles petits producteurs laitiers

Au Nord comme au Sud de notre hémisphère, les petits producteurs de lait travaillent à perte. Mêmes problèmes, mêmes origines ? Face aux prix plancher et à la concurrence déloyale, agriculteurs belges et burkinabés cherchent à retrouver leur autonomie. Plongée dans la lactosphère internationale avec Michel et Mariana.

La scène se passe dans le magasin d’alimentation Mille désirs à Ouagadougou, au rayon des laitages. Petit sondage parmi les clients sur leurs habitudes de consommation : lait local ou importé ? Les avis sont partagés et les critères nombreux – l’hygiène, le prix, la disponibilité, le goût, et même l’engagement en tant que citoyen responsable, comme le souligne Mamadou (26 ans) : « Il faut essayer de consommer nos propres produits pour aider le pays. » Ignorant cet enjeu, les enfants d’Armelle se ruent sur Yaggo !, un dessert lacté Elle & Vire à l’emballage rutilant. Dans le même frigo, le yaourt local au « lait frais de vache de ferme-bio » fait pâle figure. Ces pots blancs sans façon aux étiquettes de travers sont toutefois vendus deux fois moins cher que les yaourts importés. « Je sais, mais les enfants préfèrent Yaggo ! », insiste Armelle (36 ans). Précision, seule une minorité des consommateurs des villes peut se permettre ce luxe, dans ce pays d’Afrique de l’Ouest qui figure parmi les dix plus pauvres de la planète.

« Dans le même frigo, le yaourt local au “lait frais de vache de ferme-bio” fait pâle figure. Ces pots blancs sans façon aux étiquettes de travers sont toutefois vendus deux fois moins cher que les yaourts importés. »

Le lait en poudre est empilé pas loin de là. Frank (43 ans) a opté pour ces boîtes après avoir été intoxiqué au lait local. « C’est sans danger et deux fois moins cher. En plus, ma plus petite adore : elle la lèche comme un chat ». Comme pour la majorité des Burkinabés, l’origine du produit passe après son prix. Mais qui se permettra de les critiquer de choisir le lait importé quand le prix du litre tourne autour des 200 CFA, contre 350 CFA pour le lait local ?

« Quand on sait ce qu’on gagne, ça me rend malade comme on travaille et que je vois des grandes surfaces qui arrivent encore à proposer des prix imbattables et des promos sur un ‘produit de première nécessité’ comme le lait. » Michel Doens ne parle pas de Ouagadougou mais bien de Namur. Lui vend actuellement son lait à 25 cents par litre. À titre de comparaison, en 2009, au plus fort de la crise du lait, on était autour des 19 cents le litre. Ce producteur de lait à Bouge (Namur) pointe l’agro-industrie pour expliquer les malheurs des petits producteurs. « Les grands groupes agro-industriels ont mis une pression très forte sur l’Europe et sur les agriculteurs pour faire baisser les prix. Ils font tout pour acheter la matière première la moins chère possible sans tenir compte de la situation des producteurs. »

Michel possède 70, 75 vaches. Mariana Dicko, elle, en compte 8. Cette productrice à Kossam-Saye tire 2 à 4 litres par jour de chaque bête. Au Nord, avec ses 650 000 litres de lait par an, la ferme de Michel est considérée comme une exploitation moyenne. Lui préfère dire « familiale ». Et c’est vrai que chez lui, la traite est une véritable histoire de famille. Il a repris la ferme de ses beaux-parents en 2002. « J’ai la chance d’avoir mon père qui vient m’aider tous les matins. » Lui-même agriculteur auparavant, il l’aide à soigner les animaux et à travailler dans les champs. Pour la traite du soir, toute la famille est mise à contribution. « Ma femme le fait avec moi deux fois par semaine, et les autres soirs ce sont les enfants qui se relaient. » À tour de rôle et à jour fixe.

Avec les mastodontes comme Danone ou Lactalis, le producteur est nié.

Mariana, elle, est veuve. Payant la scolarité de ses trois filles, elle se dit « classe moyenne » et fait partie d’un groupement de 38  femmes qui collaborent pour transformer ensemble le lait en yaourt, fromage, ou gapal (du lait avec du petit mil). Michel, lui, envoie son lait à la laiterie des Ardennes, une des plus grandes du sud du pays. Il est possible que le lait de Michel finisse en poudre, soit exporté et vienne concurrencer injustement les produits de Mariana. Ces exportations européennes vers l’Afrique pourraient ressembler à une bonne nouvelle pour le Burkina, pays sahélien loin d’être autosuffisant et dont la population augmente de 3 % chaque année. Mais ce lait en poudre est en réalité un produit de concurrence inégale, cassant les prix, ne payant que 5 % de droits de douane, et soutenu de surcroît par une publicité dont ne bénéficient évidemment pas les petits producteurs.C’est aussi le fruit de la surproduction laitière du Nord. La faute à l’Union européenne, assure Michel. « Ils ont voulu libéraliser le marché pour qu’on augmente la production. C’est eux qui ont poussé la charrette. On serait tous malins si on produisait moins tous ensemble de manière solidaire. Si on n’était que trois, ce serait envisageable. Mais là avec tous les acteurs, les exploitations de tailles différentes et les intérêts divergents, c’est impossible. »

Et pire, celui qui profite de ces exportations vers le Sud, ce n’est pas Michel… mais « des spéculateurs sur le lait, explique Jean-Jacques Grodent de l’ONG SOS Faim. Ils achètent de la poudre, la stockent grâce aux subsides publics de l’Union européenne, puis la revendent une fois qu’elle reprend de la valeur. Face à ces pratiques, le producteur familial est démuni. Il n’a aucune capacité d’anticipation vu son manque de trésorerie et se retrouve ainsi à la merci des fluctuations. » Et dans le lot des victimes de ce jeu de marchés : Michel et Mariana.

Concurrence déloyale ?

Contrairement à leurs bêtes, ni Michel, ni Mariana ne se contentent de ruminer la situation. Michel faisait partie du noyau dur en 2009 lors de l’action des producteurs de lait à Ciney avec les épandages massifs de lait sur les champs pour attirer l’attention de l’opinion publique sur la situation des producteurs. Michel s’est aussi lié à la coopérative Fairebel. Mariana se réjouit d’en faire de même avec Fairefaso, inauguré fin mai. « J’ai adhéré à Fairefaso pour voir comment améliorer mon travail. Je vois qu’ils sont en train d’accompagner les mini laiteries. Je veux améliorer ma qualité et me faire connaître. Il me manque le pasteurisateur. Je ne sais pas si Fairefaso va me le donner mais je le cherche en tout cas ! En ce moment, on pasteurise avec le gaz, et le bâtiment où nous travaillons n’est pas adapté à notre activité. Ce n’est pas une question d’hygiène, mais les trois pièces sont trop petites. »



L’histoire commune des coopératives comme Fairebel ou Fairefaso, c’est de reprendre la main sur le prix de vente, et d’imposer une marque qui dépasse la valeur du produit en établissant un lien avec le consommateur. Avec les mastodontes comme Danone ou Lactalis, le producteur est nié. Avec les coopératives, le producteur réapparaît derrière le produit. Et les résultats ne se font pas attendre. À Ouagadougou, Mariam Diaby, la responsable de la mini laiterie Bitou Lait rappelle qu’« avant la mini laiterie, les femmes versaient le lait dans les calebasses, se promenaient de maison en maison pour vendre. Il y avait des problèmes de perte de temps, de lait qui tourne, et de sécurité. Tout ça pour gagner 200 CFA par jour. Aujourd’hui, grâce à la laiterie, les femmes n’ont pas moins de 200 000 CFA par mois. Ce n’est pas tous les fonctionnaires qui touchent ça ! »

Fonctionnaires, Michel et Mariana ne le sont pas. Les vaches de Mariana vont paitre à la recherche d’une herbe à ruminer, tandis que celles de Michel sont nourries par les cultures de l’agriculteur wallon. Il n’est pas optimiste, « ce n’est pas parce que le prix du lait a augmenté depuis deux mois que tout est réglé ». Pourtant, Mariana voit dans la solidarité une raison d’espérer. « Beaucoup de femmes, avant d’arriver dans notre groupement, n’arrivaient pas à joindre les deux bouts. Mais actuellement chacune peut vivre avec le peu qu’on gagne. » À quand un groupement Nord-Sud pour contrer l’agro-business ?

31 ans de quotas, et après ?

Entre 1984 et 2015, l’UE a instauré des quotas pour absorber puis empêcher la surproduction de lait. Les volumes étaient fixés, le marché protégé, et les prix plus ou moins stables. Or, des États membres du nord, c’est-à-dire les plus producteurs, ont décidé de ne pas tenir compte de ces quotas, malgré les amendes salées, plus élevées que la valeur du lait (un total de 2 milliards d’euros pour l’Allemagne, par exemple). Ce sont eux qui ont poussé la Commission à sortir des quotas.

Que se passe-t-il depuis avril 2015 ? L’UE annonçait « une chance en termes de croissance et d’emplois ». La production n’a pas cessé d’augmenter, mais les prix – qui dépendent désormais de l’évolution
des cours internationaux et non plus des pouvoirs publics – ont diminué, passant en deux ans de 40 cents le litre à 25 cents, alors que les producteurs estiment le prix équitable à 40 cents.

On voit bien que le problème provient du fait que les prix fluctuent. Quand ils sont à la hausse, tout roule ; quand ils sont à la baisse, tout va moins bien puisque aucun filet de sécurité n’est plus prévu. Tous les producteurs en souffrent, y compris ceux qui ont emprunté dans la perspective de la suppression des quotas, croyant profiter de la compétition alors qu’ils se retrouvent avec de sérieux problèmes de trésorerie.

150 millions pour produire moins ?

Cet été, la Commission européenne a débloqué en urgence 500 millions pour soutenir les agriculteurs touchés par la chute des cours sur le marché international. Dans ce paquet, 150 millions sont prévus pour les « inviter » à une réduction volontaire
de la production de lait.

Selon le commissaire européen pour l’agriculture, Phil Hogan : « Dans un contexte de fortes pressions budgétaires, cet ensemble de mesures apporte une nouvelle réponse ferme. Notre objectif ultime est la remontée indispensable des prix payés aux agriculteurs pour qu’ils puissent vivre de leur travail. »

Philippe Duvivier, président de la FUGEA (Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs) en Wallonie, ne l’entend pas de cette oreille : « Cette aide d’urgence est un énième coup dans l’eau planifié avec l’argent du contribuable. Ou comment jeter un os à ronger aux agriculteurs pour les calmer, sans diminuer la production et en maintenant des prix très attractifs pour toute l’agro industrie qui exporte. Aujourd’hui, l’excédent se chiffre entre 3 et 5 %. Et la Commission a choisi de diminuer le volume de 0,65 % par rapport à la production annuelle. Vu les excédents de poudre stockés, ce ne sera pas suffisant. Les producteurs FUGEA croient en la solidarité mais ne sont pas naïfs. Les Irlandais continueront de faire grimper leur production pendant
que les Wallons baisseront la leur. »