"Le dernier voyage: diasporas et rites funéraires", le nouveau MICMAG

"Le dernier voyage: diasporas et rites funéraires", le nouveau MICMAG

Pour quelles raisons des immigrés et leurs descendants décident-ils leur rapatriement post mortem vers leur terre natale, ou une inhumation ici mais dans un cimetière « à part » ? Serait-ce le signe d’une intégration ratée en Belgique ? Ou plutôt l’expression de leur liberté de conscience ?

Fikret Köse a quitté son village turc en 1965 pour venir travailler comme ouvrier chez Citroën. À cette époque, faute de cimetières musulmans en Belgique 1, sa communauté est obligée de prendre en charge les rapatriements des corps des défunts. Les procédures sont longues et coûteuses. Avec quelques amis, Fikret décide alors de créer une assurance rapatriement, un service sans but lucratif. Ouvrier le jour, il gère une centaine de dossiers le soir à la maison, malgré les plaintes de sa femme, fatiguée de recevoir à toute heure des appels de familles en deuil. « Elle s’est fâchée et est repartie vivre au pays », sourit le mari déchu qui, à 77 ans et malgré une hernie discale, ne lâche pas ses 5 500 dossiers actuels !

Faites les comptes !

Aujourd’hui, il faut 40 euros pour s’inscrire, puis cotiser 50 euros par an (contre 15 en 1970). « Les parents ne paient pas pour les enfants en dessous de 25 ans », ajoute Fikret dont la réputation à Schaerbeek vaut celle d’un sage. La couverture prévoit le transfert du corps dans un cercueil tapissé de zinc à l’intérieur (pour être soudé, conformément à la législation), un ticket A/R pour deux membres de la famille, et la voiture à l’aéroport qui terminera le convoi jusqu’au cimetière. Un minimum de 3 500 euros. Avec une moyenne de 50 décès par an, Fikret Köse garde son affaire à flot.

Parmi les 5 500 dossiers de l’assureur, on est surpris d’apercevoir des jeunes nés en Belgique dans les années 1990. Qu’est-ce qui les motive à vouloir être enterrés en Turquie ? On peut comprendre pour leurs aînés, dont les raisons sont variées : d’abord par envie de reposer auprès de leurs ancêtres, en terre musulmane qui les a vus naître. Ou encore : ce serait la version posthume de leur retour au pays tant fantasmé – car leur immigration était censée être temporaire. Ou aussi, ce serait une garantie du respect du rituel funéraire très codifié en islam. Mais pour les jeunes ?

En fait, c’est clairement une affaire de porte-monnaie. Fikret Köse détaille : « Par exemple, un emplacement au carré musulman d’Evere égale 2 150 euros auxquels on doit additionner les frais des pompes funèbres, plus le renouvellement de la concession après 50 ans, un point non négligeable vu que les musulmans veulent être enterrés pour toujours, sans être dérangés. À Emirdag, tout ça est gratuit ! Et ça va très vite : si le cercueil est déposé ce soir à Zaventem Cargo, il peut partir demain matin. » Ce qui permet de suivre plus ou moins l’obligation religieuse d’enterrer le mort dans les heures après le décès et « jusqu’à la fin des temps » sans devoir renouveler la concession tous les 25 ou 50 ans.

Selon l’Exécutif des musulmans de Belgique, « on ne peut pas chiffrer le nombre de rapatriements. Ils concernent surtout les 1e et 2e générations de migrants ». C’est aux pompes funèbres islamiques de Belgique, qui voient passer 90 % des demandes de rapatriement, qu’on peut se rendre compte de l’ampleur du phénomène avec plus de 1 000 retours par an. Cependant, depuis que les cimetières multiconfessionnels se sont multipliés, les musulmans de la 3e génération ont tendance à vouloir être inhumés ici 2. Selon l’annuaire établi par l’Exécutif des musulmans de Belgique, on dénombre 17 cimetières multiconfessionnels en Belgique francophone. Celui de Verviers n’y figure pas… Pourtant il existe depuis juin 2016.

63 emplacements pour commencer

Président de l’AMVA (Association des musulmans de Verviers et arrondissement) jusqu’en 2015, Richard Privot sort un épais classeur où il a compilé toutes les pièces, depuis le jour où, en 2004, il a introduit la première demande d’un cimetière musulman pour sa ville dont au moins 15 % des habitants appartiennent à cette confession. Il aura fallu attendre d’abord cinq ans pour que l’autorisation soit votée à l’unanimité par le conseil communal (y compris par l’unique élu du FN), puis encore sept ans pour que les travaux s’achèvent, entre intempéries, retards, blocages, diverses démissions, passage des compétences du fédéral au régional, changements de majorité à la commune. Sept ans que ne justifient pas les aménagements spécifiques au dogme musulman.

Car que prévoit-il ? Les tombes doivent être orientées vers La Mecque, et le corps, après avoir été lavé trois fois et recouvert de 3 couches d’un linceul blanc, doit être « enterré » au sens propre du terme, c’est-à-dire à même la terre – ce qui est interdit en Belgique. La tendance étant au compromis entre les contraintes religieuses et les normes législatives, le rituel s’est adapté : le défunt repose ainsi dans un cercueil qui, lui, au lieu d’être glissé dans un caveau, sera en pleine terre… cadré cependant par une cuve en béton. Au-dessus, la pelouse reprend ses droits, rehaussée éventuellement d’une stèle.

Maintenant que le cimetière multiconfessionnel existe à Verviers, avec 63 premiers emplacements pour adultes (et 35 pour enfants), pourquoi aucun défunt n’y séjourne encore, à part 3 fœtus ? « La commune nous le reproche, en effet », convient Yasar Koz, le successeur de R. Privot à l’AMVA. Mais au prix qu’elle demande pour enterrer les gens, elle n’est pas prête d’en avoir ! C’est le cimetière le plus cher de la région. » En décembre dernier, l’association a donc demandé à la commune de reconsidérer le prix que le concessionnaire (celui qui achète le terrain) devra payer à l’entrepreneur, à la fois « refacturation » des travaux accomplis pour aménager les parcelles et coûts à venir le jour de l’inhumation.

Trois semaines après notre visite à Verviers, « le 19 mai, sur base des récriminations de M. Privot, le collège communal a décidé de diminuer le prix de 910 à 760 euros pour ne pas pénaliser le concessionnaire des travaux réalisés pour aplanir le terrain », explique Bernard Piron, l’échevin des Cultes (cdH). Pour Richard Privot, « c’est un bon compromis ». Pourtant Yasar Koz ne cache pas sa déception : « Nous avions demandé 600 euros. Mais nous n’avons pas le choix, nous ne pouvons pas marchander avec la commune… » Reste à diffuser l’information auprès des personnes concernées. Bernard Piron envisage « peut-être de rencontrer les entreprises de pompes funèbres pour leur expliquer les règlements de manière à éviter un grand n’importe quoi ». Quant à elle, l’AMVA souhaiterait organiser le tour des mosquées et des associations musulmanes… avec l’échevin des Cultes. Un point de plus à négocier dans cette longue saga !
Ce qui reste non négociable, c’est « la liberté des cultes » 3. Une liberté qui se poursuit dans l’au-delà. Respect de tous, chacun au repos.

1. La décision de construire le premier cimetière multiconfessionnel (mais musulman de fait) remonte à décembre 1999. Les communes fondatrices sont Schaerbeek, Saint-Josse, Bruxelles-Ville et Molenbeek.
2. Et a fortiori les convertis, les couples mixtes, les réfugiés et
les personnes sans papiers.
3. Garantie par la Constitution belge (article 19).
 

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