L'infodessinée: "Humans Welcome, l'humain sur la route des Balkans"

L'infodessinée: "Humans Welcome, l'humain sur la route des Balkans"

De Lesbos à Bruxelles en passant par Vottem, des citoyens révoltés par le sort réservé aux migrants ont couru 3000 kilomètres le long de la "route des Balkans". Pendant 15 jours, ils sont allés à la rencontre des réfugiés et de la population. Par-delà les barrières et les frontières mais aussi les préjugés.

 

3000 kilomètres pour aller à la rencontre de l’humain. Ils sont passés par la Grèce et notamment l’île de Lesbos et Athènes, la Bulgarie, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne. En Belgique, ils ont fait escale à Vottem et à Wavre avant de rallier Bruxelles. Pendant 15 semaines, ces citoyens révoltés ont remonté ce qu’on appelle « la route des Balkans ». 15 coureurs accompagnés de 11 personnes qui s’occupaient de la logistique, du ravitaillement et de la « COM ». « Humans Welcome » est allé à la rencontre des réfugiés mais aussi de la population des pays du Sud de l’Europe.

Changer les représentations du monde

Quelques semaines après leur retour, Anne Felix et Valter Iurlaro nous ont fixé rendez-vous à la Brasserie de l’Eden à Charleroi, un lieu symbolique pour l’équipe. « En février, on a participé à un forum citoyen dans le cadre de « la fabrique de Carnaval » pour penser le projet », explique Anne Félix. Elle insiste, ce projet c’est véritablement Valter qui l’a porté. « Quand il a une idée en tête, il fonce. C’est impossible de lui dire non. Finalement, ce projet a pris beaucoup plus d’importance que ce qu’on imaginait », sourit-elle.

Et c’est vrai que quand Valter parle de cette expérience, l’homme est aussi inspirant qu’inspiré. « Quand on voit l’attitude de Viktor Orban en Hongrie ou le discours de dirigeants européens qui jouent les vierges effarouchées par rapport aux drames de la migration, on ne peut pas rester les bras croisés ». L’homme est un éternel optimiste mais ne cache pas son inquiétude. « Surtout quand on lit dans la presse que 72 % des Belges estiment que l’immigration a un impact négatif ».

Pour Valter, l’objectif de Humans Welcome était avant tout de montrer aux migrants qu’ils ne sont pas seuls. « Faire du lien entre le réfugié à Athènes et celui qui se trouve ici à Florennes ou Charleroi ». Une façon pour lui de les sortir de l’isolement mais aussi de faire tomber les préjugés en allant rencontrer les peuples sur la route. « Et pour ça, nous avons nous aussi dû travailler nos peurs, explique-t-il. « Non les Hongrois ne sont pas tous des fachos, et les Grecs ne vont pas tous nous accueillir en nous tapant sur la gueule. Heureusement, la réalité est plus complexe » Pour Anne Félix, il s’agissait avant tout de « faire tomber les murs dans la tête des gens, y compris dans la mienne. Ici, là-bas, partout ». L’équipe a d’ailleurs été accompagnée par des cinéastes afin de capter les rencontres et réaliser un outil pédagogique sur base de cette expérience.

Des gilets comme des corps

À leur arrivée en Grèce, les coureurs se sont rendus au centre de réfugiés de Kara Tepe, situé à l’Est de l’île de Lesbos. En Face, c’est la Turquie. À quelques dizaines de kilomètres à peine. De cette étape, l’équipe gardera surtout en tête les images de la décharge communale de l’île où les bulldozers qui ratissent les plages déposent tous les jours les gilets de sauvetage abandonnés par les migrants ou ceux qui ont été recrachés par la mer.

Des gilets entassés par centaines qui font penser à un charnier. « Il y a le tas ici et, juste derrière le talus, la mer où les bateaux s’échouent », indique Valter sur ses photos avec émotion. « Pour moi, ces gilets, c’était comme des corps entassés. Ca a été un très grand choc. J’ai cette image qui reste en tête. » Durant ce voyage, l’homme explique que les coureurs ont été confrontés en permanence aux extrêmes. « La richesse des rencontres et, juste après, des récits d’horreur : on a oscillé en permanence entre humanité et inhumanité. »

Rencontres olympiques

Après l’île de Lesbos, les coureurs ont voulu se rendre compte de la situation des migrants dans la capitale grecque. Le rendez-vous était fixé dans un immeuble du centre d’Athènes transformé en squats où sont hébergés une cinquantaine de migrants. « On y est allé avec un ami grec. C’est lui qui nous a introduits et qui faisait la traduction. Avant de nous donner la parole, ils ont parlé longtemps. Ils nous ont raconté leurs histoires, leur parcours et ce qu’ils ont traversé. »

Le lendemain matin, les coureurs et certains migrants rencontrés la veille se sont donnés rendez-vous pour un tour de piste dans le stade antique d’Athènes, stade mythique où se sont déroulés les premiers jeux olympiques de l’ère moderne, en 1896. « On a fait quelques tours du stade ensemble pour l’image et le symbole. Plusieurs réfugiés ont couru avec nous. C’était très fort ! », se rappelle Anne Félix. « C’est là qu’on a rencontré David, se souvient Valter. Il est grand et beau comme un dieu grec ». L’entente entre le réfugié et les coureurs est telle qu’il décide de les accompagner jusqu’à la frontière macédonienne. « Il n’avait pas de chaussures. Or, il faut le voir, il est costaud le garçon, il chausse du 47 au moins ! On est vite aller lui acheter une paire de chaussures ». Une rencontre dont Valter se souviendra encore longtemps. « Il portait en lui une joie intense mais on voyait bien qu’il était épuisé par les années de galère, d’errance et de peur. »

Après plusieurs dizaines de kilomètres, les coureurs laissent David derrière eux à la frontière macédonienne. Ils traversent ensuite la Macédoine et une bonne partie de la Serbie avant de s’arrêter à Belgrade. Une nouvelle étape et de nouvelles rencontres dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. L’occasion de lancer leur projet « cartes blanches » qui vise à donner la parole aux réfugiés mais aussi à toutes les personnes rencontrées lors de ce périple et les encourager à s’exprimer à travers un mot, un dessin sur des cartes récoltées tout au long du voyage. « C’était un moment magique pour moi, une parenthèse. On a joué avec les enfants », se remémore Anne Félix. Valter se souvient que la plupart des demandeurs d’asile nous disait qu’ils ne voulaient pas rester là mais qu’ils souhaitaient aller en Allemagne ou même en Belgique. « Ce qui frappe dans ces pays, que ce soit en Macédoine ou en Serbie, c’est la pauvreté aux portes de l’Europe », interpelle Anne Félix.

La Hongrie, ses barbelés... et ses habitants

La Hongrie de Viktor Orban était une étape importante dans ce parcours. Au-delà des mesures « choc » du gouvernement qui ciblent les migrants, comment réagit la population ? On a tous en tête les images médiatiques des policiers, des barbelés, des gaz lacrymogènes et des milices anti-migrants… Mais qu’en pensent réellement les Hongrois ? Valter précise qu’ils ont appelé leur projet « Humans Welcome » pour insister sur la dimension « rencontre » avec les réfugiés mais aussi avec les populations des pays qu’ils ont traversés et qui sont en première ligne. À ce niveau-là aussi, le voyage a été très instructif. « Non, tous les Hongrois ne sont pas des fachos contrairement à ce qu’un certain discours médiatique pourrait laisser croire, souligne Valter. « Avant de partir, on pensait qu’on allait se faire casser la gueule, il a fallu que nous aussi nous affrontions nos peurs. » Valter insiste les représentations du monde souvent erronées. « Au final, on a été super bien accueillis, les gens venaient vers nous, discutaient, nous posaient des questions. Aller vers les peuples, ça change les représentations qu’on s’en fait. »

Après l’Autriche et l’Allemagne, les coureurs arrivent finalement en Belgique. Avant l’arrivée à Bruxelles, deux étapes attendent encore les coureurs. Ils se sont fixés rendez-vous devant les grilles du centre fermé pour étrangers de Vottem pour soutenir les détenus et des membres du CRACPE. « Je n’étais jamais allé à Vottem, explique Anne Félix. C’est quelque chose dont on te parle, on sait que ça existe, mais quand tu es devant les grilles, tu te rends véritablement compte de l’horreur que ça représente. » Valter aussi a été marqué par cette étape : « Se retrouver là, en Belgique, après toutes les étapes que nous avons vécues et les rencontres que nous avons faites, ça a été un moment très fort. Pour moi, c’est comme si la boucle était bouclée. Quand tu es devant les grilles, que tu cries pour communiquer avec les personnes qui sont enfermées à l’intérieur, qui sont là comme des fantômes, c’est très touchant. » Une avis partagé par Anne Félix qui reste elle aussi très marquée par cette étape. : « Tout à coup ça devenait très concret, ici. On est allé chercher des clichés au bout de l’Europe mais finalement ça se passe aussi tout près de chez nous ! »

Après Vottem, les coureurs ont encore fait étape à Wavre avant de rallier Bruxelles. L’arrêt dans la ville du Premier ministre, Charles Michel, avait pour objectif d’interpeller les autorités belges sur le sort des migrants. « On a emporté des gilets de Lesbos. On les a disposés au pied de l’Hôtel de ville de Wavre. » Les coureurs ont ensuite habillé le maca, la statue d’enfant symbole de la ville, d’un gilet recueilli à Lesbos. « C’était une façon de montrer qu’on est tous des naufragés de la vie. C’était un moment émouvant. »

Au pied de l’Europe

L’arrivée à Bruxelles signifie la fin du parcours après 3000 kilomètres de course à pied, de rencontres, d’échanges. Les coureurs foulent le pavé de la place du Luxembourg avec une arrivée au pied du Parlement européen et des institutions où se discutent et se décident les politiques européennes de migration. « En déposant les gilets au pied des institutions européennes, c’était aussi l’occasion d’adresser un message fort à l’Europe, indique Valter. « Dire aux dirigeants européens qu’on n’est pas d’accord avec ce qu’ils font et, qui plus est, en notre nom. Les lignes politiques doivent bouger. » Pour les coureurs, c'est aussi l'occasion de parcourir les dix derniers kilomètres avec leurs familles, leurs amis. « À Bruxelles, ce qui m’a émue, c’est l’accueil de nos familles, des amis et de tous ceux qui nous ont soutenus dans cette aventure », se souvient Anne Félix.

La fin du parcours ne signifie certainement pas la fin de l’aventure. Après quelques jours de repos, l’équipe est déjà en train de plancher sur la suite : rencontres politiques, outil pédagogique inspiré de leur expérience, animations,... Et, qui sait, pourquoi pas d’autres courses ailleurs, au départ de Lampedusa ou de Melilla par exemple ? « Cette expérience n’a sans doute pas changé la face du monde mais, nous, c’est sûr, on a changé. Notre regard sur le monde en tout cas, résume Anne Félix. C’est important pour nous de donner une suite. On ne voudrait pas que tout ça n’ait été qu’un one-shot. Il va y avoir le film qui sera conçu comme un outil pédagogique. »

Valter aussi ne compte pas en rester là. Des projets et de l’énergie, il en a à en revendre . « On va continuer avec notre bâton de pèlerin. La course, ce n’est pas un but en soi, c’est un fil rouge. Après on va continuer à faire ce qu’on a commencé : tisser du lien. On va retourner dans les écoles, poursuivre le projet « cartes postales. On sera présents au Festival Esperanzah. On va taper sur le clou et continuer à essayer de changer le regard des gens. »

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