"Préparez-vous à partir, vous allez être expulsé… "

"Préparez-vous à partir, vous allez être expulsé… "
Le recours à certaines violences ou « moyens de coercition » dans le cadre d’une expulsion est autorisé légalement en Belgique. Les expulsions sont effectuées par le Détachement de sécurité de la police fédérale à l’aéroport de Bruxelles-National (DSAN). Les policiers en charge des expulsions sont volontaires et doivent, en principe, avoir suivi des formations. 

Arrivé en Belgique en mai 2007, Jean-Baptiste est originaire de République Démocratique du Congo. Après avoir demandé l’asile en Belgique,  il séjourne un an dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Quand sa demande d’asile est refusée, il entame une vie dans la clandestinité. Pendant plusieurs mois, il se débrouille, il fait de petits boulots et loge chez des connaissances. 

Première tentative d’expulsion... sans escorte
 
Un jour, il se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. Des policiers contrôlent l’identité des passants et il est emmené au commissariat. Le lendemain, il est conduit dans un centre fermé sur décision de l’Office des étrangers. Lors de notre rencontre au centre fermé, il a déjà été « identifié » par son ambassade qui a délivré un laissez-passer permettant l’expulsion. Il a déjà été emmené une fois à l’aéroport mais il a refusé cette première tentativeTrois agents de sécurité entrent dans la cellule et lui demandent de rassembler ses affaires. Ils portent des gants en caoutchouc et vont procéder à une fouille… d’expulsion, comme le prévoit la loi. Il raconte que, quand il était enfermé au cachot de l’aéroport, trois policiers ont fait irruption et ont tenté de l’intimider en lui disant que ça se passerait très mal pour lui s’il refusait le vol et en proférant des insultes racistes... Jean-Baptiste sait qu’il subira bientôt une nouvelle tentative d’expulsion et qu’il sera cette fois encadré par deux policiers. Lors de notre troisième rencontre, il est prostré dans sa cellule : l’assistante sociale vient de lui annoncer qu’il doit se préparer à partir à l’aéroport. Il lui a dit qu’il était en danger au Congo mais elle a rétorqué que ce n’était pas le cas puisque le statut de réfugié lui avait été refusé… 
 
Isolé du groupe pour éviter les remous 
 
Son assistante sociale lui a montré une vidéo détaillant les cinq étapes d’une expulsion, de la première tentative « libre » au vol sécurisé, en passant par le stade où la personne est entravée aux mains et aux jambes et portée dans l’avion. La vidéo est une fiction, mais ces images très réalistes et les cris poussés par les comédiens l’ont glacé. Il redit sa peur, il sait qu’il sera arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Kinshasa. De nombreux témoignages rapportent en effet que des personnes expulsées passent parfois des heures voire des jours au cachot de l’aéroport en attendant que leurs proches viennent monnayer leur libération. Et si Jean-Baptiste est réellement fiché comme opposant, la crainte du retour n’en est que plus grande. 
 
Trois agents de sécurité entrent dans la cellule et lui demandent de rassembler ses affaires. Ils portent des gants en caoutchouc et vont procéder à une fouille. Quelques minutes plus tard, Jean-Baptiste sort, solidement encadré par les agents. Dans le couloir, au passage de ce « cortège », des détenus lui témoignent de la sympathie, d’autres détournent les yeux en se disant que la prochaine fois ce sera leur tour. Tous ont compris qu’il est emmené en cellule d’isolement du centre fermé (dit la « cellule nue ») et qu’on tentera de l’expulser le lendemain matin. La direction refuse que nous passions encore quelques instants avec lui en cellule d’isolement : sans doute par crainte que nous l’encouragions à résister ?
 
Routine pour les uns, comité d’accueil pour les autres
 
Deux mois plus tard, un ami de Jean-Baptiste qui réside en Belgique nous appelle pour nous communiquer son numéro de portable au Congo. Nous parvenons à le joindre, il raconte l’expulsion. On l’a emmené très tôt le matin au centre fermé 127 bis où il a été mis au cachot. Au bout d’une heure, il a été été conduit avec deux autres personnes, toutes menottées, à l’aéroport de Zaventem. Ils y ont à nouveau été placés au cachot, séparément. Une longue attente a suivi, très angoissante, au cours de laquelle il demande à boire à plusieurs reprises, en vain. Trois agents – dont deux qui constitueront l’escorte – ont tenté de le convaincre de se laisser faire, menaçant de le « saucissonner » s’il se débattait dans l’avion. Face à sa peur de rentrer au pays, les agents ont ri… 
 
Les deux agents en civil l’ont accompagné à l’avion où les passagers avaient déjà pris place. Il s’est senti humilié d’être menotté comme un criminel sous le regard curieux des passagers. Un quart d’heure après le décollage, comme il paraissait calme, on lui a retiré les menottes. Il n’a jamais osé se rebeller, il était trop tard… Les deux agents avaient l’air heureux d’être là, presque en vacances, et ils lui ont demandé s’il connaissait un bon restaurant à Kinshasa ! 
 
À l’atterrissage, l’angoisse était à son comble. Les agents l’ont accompagné à la douane où ils lui ont remis le laissez-passer. Il a tout de suite été emmené par des agents de l’immigration qui l’ont questionné pendant plusieurs heures sur les raisons de son départ et sur ce qu’il avait fait en Belgique. Il a finalement été libéré et accueilli par un frère qui l’attendait à l’aéroport. La veille de l’expulsion, il avait en effet demandé à un autre détenu de lui téléphoner pour qu’il puisse « préparer le terrain » à l’aéroport, autrement dit payer un bakchich pour qu’on le laisse en paix...
 

Les étapes d’une expulsion : la gradation de la contrainte

1. À son arrivée au centre fermé, il est généralement proposé à l’étranger de rentrer « volontairement » grâce au programme REAB (Return and Emigration of Asylum Seekers) qui permet de partir avec une petite prime de réinstallation de 250 euros.

2. S’il refuse le REAB, l’étranger aura droit à un éloignement « normal ». Il est amené à l’aéroport, peut décider de refuser l’expulsion et de rentrer au centre. Il ne sera pas contraint physiquement à prendre l’avion. Cette opération peut être répétée une seconde fois.

3. Ensuite, on passe au départ forcé sans escorte. Dans ce cadre, des moyens techniques de contrainte peuvent être utilisés : clé au bras, clé à l’épaule... Si la personne arrive à résister, elle est ramenée au centre fermé.

4. Étape suivante : l’expulsion sous escorte. Une escouade de policiers est chargée de faire embarquer l’étranger expulsé. La personne est menottée et elle peut être « saucissonnée »: les poignets et les chevilles entravés par des bandes velcro. Le degré de violence est évidemment plus élevé après plusieurs tentatives d’expulsion. La personne est de plus en plus angoissée, déploie l’énergie du désespoir pour résister et les policiers sont encore moins « conciliants » face à quelqu’un qui a réussi à résister plusieurs fois...

5. Enfin, si tout a échoué, il reste la possibilité de mettre l’expulsion en œuvre au moyen d’un « vol sécurisé ». Il s’agit de vols spécialement affrétés pour l’expulsion de ressortissants d’un même État ou de plusieurs États d’une même région. Ils sont parfois organisés conjointement par plusieurs pays européens. Ces « vols sécurisés » partent de l’aéroport militaire de Melsbroek, sans aucun contrôle indirect puisqu’il n’y a ni passagers, ni équipage comme sur les avions de ligne. La présence policière y est importante et des accompagnateurs sont présents (médecins, infirmiers...).

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